L’improbable neutralité des sciences économiques

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Paris – Quartier de La Défense

En 2013, le journal Le Soir titrait : « L’index nuit à la santé des entreprises »1. Loin d’être le seul à s’enquérir de l’état de santé de l’économie, de nombreuses publications expriment la même préoccupation et étendent leur sollicitude à la santé psychologique des « acteurs économiques » : « Les marchés plutôt optimistes pour 2017 »2, « Chili: les marchés inquiets de la grève à la mine de cuivre d’Escondida »3. D’autres fois, il est question du Belge : «  Voici combien le Belge épargne chaque mois »4, « Le Belge a épargné 12,5% de ses revenus »5, « Le Belge travaille près de trois ans de moins que l’Européen »6 .

Des entités abstraites

L’actualité économique est peuplée de ces entités abstraites (l’économie, les marchés) ou de ces grands ensembles hétéroclites fondus dans une moyenne (les ménages, le Belge). Même si le contenu des articles se trouve être parfois plus nuancé que les titres, une bonne partie du message passe par le titre. La vision d’ensemble qui en découle est celle d’un pays, d’une région du monde homogène, lisse, une région « en moyenne » pourrait-on dire. Le consensus n’est pas loin où chaque citoyen se trouve dans la même situation où les classes sociales sont inexistantes.

Un langage anthropomorphique

L’anthropomorphisme est également une des grandes caractéristiques d’une certaine info économique.L’économie y est un personnage vivant qui peut être en bonne santé ou malade, optimiste ou déprimé. Ainsi, l’index nuit à sa santé comme le tabac à la nôtre. Mais au delà de l’effet de style, ce langage imagé induit certaines (fausses) évidences. Si les marchés sont inquiets, il faut les rassurer, par exemple, en diminuant les impôts et les cotisations sociales des entreprises; si l’économie se porte bien, c’est que les politiques économiques et sociales portent leurs fruits (même si elles jettent dans la pauvreté une partie de la population), si les ménages épargnent plus, c’est que la politique, ou la conjoncture, ou les deux, donnent plus de pouvoir d’achat au Belge (le singulier marque ici l’entité moyenne représentée par « le Belge »). C’est évident … du moins c’est ce que, en creux, laisse entendre ce discours.

Des frontières conceptuelles fermées

Un examen attentif de ces descriptions et de ces analyses fait apparaître qu’elles se développent au sein de frontières conceptuelles qui constituent un espace de réflexion strictement circonscrit. Et trop souvent, on n’envisage même pas de sortir de ces frontières. Les infos restent alors coincées dans un système de pensée, d’appréhension du monde, organisé autour de ce que l’on considère comme conforme à la nature des choses, à ce qui doit être. Une véritable structure de pensée qui régit ce qu’on considérera comme possible et ce qu’on rejettera comme utopique ou « populiste ». Ce qui est énoncé est présenté, et sans doute considéré, comme évident, c’est-à-dire des propositions qui ne doivent pas être pensées, qui sont valides par essence. Par conséquent, pas besoin d’argumenter sur les bases essentielles de ces discours : effacer la diversité des ménages dans une moyenne, faire partir l’analyse du point de vue des actionnaires, ne pas entamer l’analyse au départ des besoins des populations, considérer les salaires comme une variable d’ajustement, etc…

La pensée unique

Ce type d’approche économique largement dominant, qui est le plus relayé par les grands médias, par les partis politiques classiques est clairement situé. C’est le point de vue des actionnaires, c’est-à-dire des propriétaires des entreprises. Ce constat n’est pas nouveau. Sans remonter trop loin dans le temps, souvenons-nous de l’émergence dans les années 90 du concept critique de « pensée unique ». Déjà en janvier 1995, Ignacio Ramonet analysait le contenu de cette idéologie dans le Monde Diplomatique. Et heureusement, d’autres voix, critiques elles aussi, arrivent à se frayer un chemin dans les médias. Ainsi en 2010, un collectif d’universitaires publiait un « manifeste d’économistes atterrés »7.

Néanmoins, l’angle d’approche néolibéral reste prédominant, et son discours économique « naturalise » le fonctionnement de la société ainsi que son mode de production (qui est propriétaire des entreprises ? quelle place occupent ceux qui produisent, c’est-à-dire, les ouvriers et les employés ? Comment se forment les salaires ?). Cette approche considère que des phénomènes, des mécanismes pourtant construits par les rapports sociaux constituent des faits résultant d’une dynamique extérieure à l’homme et relevant d’une mécanique que l’on doit accepter comme telle. En conséquence, les inégalités sociales, la misère, seraient elles aussi des fatalités résultant de la mécanique sociale ?

Une autre approche est possible

Aucune justification naturelle n’est à trouver dans les inégalités sociales ou la misère. Pourquoi la vie de certains se déroule dans le plus grand luxe, alors que celle d’autres êtres humains se réduit à de simples questions de survie ?

Écouter de manière critique les infos économiques, c’est déconstruire ces évidences. C’est entendre entre les lignes : « les actionnaires ont vu leurs revenus augmenter », « pris globalement, le volume de l’épargne augmente, malgré le fait que le pouvoir d’achat de chaque ménage peut évoluer positivement ou négativement », «  les mesures sociales envisagées déplaisent aux actionnaires », « en moyenne, les entreprises belges rapportent moins de dividendes à leurs actionnaires que dans d’autres pays».

Un pas plus loin dans la déconstruction des fausses évidences peut être franchi en posant quelques questions essentielles. Pour quelle raison les bénéfices des entreprises (et la rémunération de leurs actionnaires) doivent-ils être le plus élevé possible ? Pourquoi, lorsque l’on parle des ménages, envisage t-on si peu les différentes catégories ou classes qui les composent ? Pourquoi devrait-on accepter l’approche néolibérale comme un dogme indiscutable, la seule approche possible, alors qu’elle est contestée par un nombre significatif d’économistes ?


7 Une nouvelle édition est parue depuis lors : « Nouveau manifeste des économistes attérrés, 15 chantiers pour une autre économie », Economistes Attérrés, éd. Les Liens qui Libèrent, 2015. Voir également le site du collectif : http://www.atterres.org/ .