L’espérance de vie en moyenne

vignette quartier aéré CR

Un quartier aéré à Bruxelles

 

Dans Le Soir du 29 avril, la veille du 1er mai, le Ministre des pensions Daniel Bacquelaine publie une carte blanche qui pourrait servir de cas d’école à qui voudrait étudier l’utilisation des chiffres et des concepts au service d’une idéologie. Au delà des affirmations plus que contestables qui émaillent ce texte et de l’utilisation à contresens d’un Marx qu’il n’a manifestement pas compris (cf. la notion de valeur travail), je voudrais souligner ici l’utilisation tout à fait abusive des moyennes.

M. Bacquelaine nous affirme en effet que « (…) nous vivons en bonne santé à un âge plus avancé qu’auparavant. L’âge légal de 65 ans a été édicté en 1925, quand l’espérance de vie était de 58 ans, alors qu’elle est aujourd’hui de … 81 ans »1. Propos qui rejoignent ceux qu’il a tenus quelques semaines auparavant sur les plateaux de la RTBF : « On vit plus longtemps, il n’y a aucun doute et on va vivre encore plus longtemps. Et le Belge est en Europe celui qui part le plus tôt à la retraite et quitte le plus tôt le marché du travail. Et donc il faut faire en sorte que l’on travaille plus longtemps »2.

Son argumentaire se base sur une moyenne englobant toute la population du pays, autrement dit, un large ensemble à l’intérieur duquel l’hétérogénéité des populations qui le composent est effacée. En cela, il adopte l’angle d’approche privilégié par les infos économiques qui nous assènent trop souvent des chiffres, des tendances, exprimés eux aussi en moyennes. Deux exemples :« Voici combien le Belge épargne chaque mois »3, «Le Belge gagne 3.192 euros bruts par mois en moyenne »4.

Des moyennes qui désinforment

Or, que nous apprennent ces chiffres par rapport au vécu concret de la population (des populations, devrait-on dire) ? Quasi rien. Comme le soulignait déjà un précédent article5, la capacité à épargner n’est pas la même pour tout le monde. Certains pourront épargner plusieurs milliers d’euros chaque année alors que d’autres s’endetteront. L’écart entre les salaires les plus élevés et les salaires les plus bas est considérable. Rien que pour ces deux paramètres on s’aperçoit immédiatement que parler en terme de moyenne nationale ne nous éclaire pas sur les conditions de vie réelles de la population et permet encore moins de bâtir des politiques sociales justes. Souvent, le « discours en moyenne », comme on pourrait l’appeler, est même utilisé comme un écran de fumée derrière lequel on voile les inégalités sociales.

L’espérance de vie est corrélée aux conditions sociales

Revenons à cette affirmation selon laquelle le Belge vit plus longtemps. Prise globalement, il est exact que l’espérance de vie a progressé en Belgique, tant pour les femmes que pour les hommes. Mais lorsqu’on observe les chiffres dans les détails, on ne peut que constater qu’il subsiste un écart important entre l’espérance de vie des couches les plus aisées de la population et celles plus modestes.

C’est ce qu’a démontré une recherche interuniversitaire6. Cette étude conclut que la présence d’ISS (Inégalités Sociales de Santé) en Belgique est indéniable, soulignant que ces inégalités sont constatées par des méthodes de recherche très différentes. Le rapport de recherche insiste également sur le fait que « (…) les ISS ne se réduisent pas à une opposition entre les personnes les plus pauvres et les autres. Au contraire, les ISS suivent une distribution socialement stratifiée au sein de la population, où chaque catégorie sociale présente un niveau de mortalité et de morbidité plus élevé que la classe immédiatement supérieure »7.

Ce qui nous intéresse ici, par rapport aux propos de M. Baquelaine, c’est que cette stratification se retrouve au niveau de l’espérance de vie. L’étude précise bien que, même si globalement, l’espérance de vie a augmenté dans la population entre 1991 et 2001, « des inégalités ( relatives à l’espérance de vie) ont été observées à travers tout le gradient socio-économique pour les femmes et les hommes de tout âge vivant en Belgique »8.

Pour ce qui est de l’espérance de vie en bonne santé, les mêmes inégalités apparaissent9.

Cette disparité sociale a par ailleurs été soulignée par de nombreux organismes tant en Belgique qu’à l’étranger10.

Bruxelles illustre bien la pauvreté informative de moyennes trop globalisantes

Les chiffres relatifs à l’espérance de vie (EV) des Bruxellois, non pas celle de la région dans sa globalité, mais l’EV déclinée par commune, nous offre une bonne illustration de la nécessité de quitter une approche trop globalisante pour bien comprendre un phénomène.

A l’examen des graphiques ci-dessous, on observe des différentiels et une gradation qui rappellent les constats opérés par les études mentionnées ci-dessus. Ainsi, les habitants de Woluwé-Saint-Pierre ont une espérance de vie de plus de 5 ans supérieure à ceux de Molenbeek-Saint-Jean11 et, même si ces histogrammes ne constituent pas à eux seuls une démonstration, ils ont le mérite de faire apparaître les contrastes pouvant exister entre les populations d’une même agglomération urbaine12.

EV Femmes

EV Hommes BXL

Rappelons que la répartition spatiale des populations urbaines renvoie à des conditions de vie concrètes : la qualité des équipements collectifs, la structure du bâti, la proximité d’espaces verts, la qualité de l’air, les facilités de communication, la qualité de l’environnement qui correspondent assez largement aux conditions de vie de ses habitants. C’est ce que les sociologues désignent par « ségrégation sociospatiale ».

Le Belge moyen n’existe pas plus que le Bruxellois moyen

Il s’agit d’une abstraction statistique qui a finalement pour conséquence de voiler une réalité qu’on n’aime pas trop laisser voir. Quitter la moyenne globale, ouvre la porte à un constat : nous ne sommes pas égaux face aux aléas de la vie, nous ne naviguons pas tous sur le même bateau et il y a différentes catégories dans la population. Catégories différenciées par ce qui se joue dans les rapports au travail, à la propriété, au pouvoir économique et politique, à l’accès à la santé, au savoir et aux loisirs. C’est ce qu’on appelle les classes sociales. Ce ne sont donc pas des catégories en soi, mais c’est dans ce rapport au travail, à la propriété, etc… que ces groupes se constituent en classes sociales.

« Cachez ces classes sociales que je ne saurais voir »

Ainsi pourraient s’exprimer notre ministre des pensions et bien d’autres lorsqu’ils nous expliquent à l’envi que le « Belge » vit plus longtemps et donc qu’il doit travailler plus longtemps sans tenir compte qu’un ouvrier a une espérance de vie bien moindre que celle d’un cadre.

Ce discours sur l’âge de la pension, représentatif du déni de l’existence des classes sociales, est un discours simplificateur qui évacue tout un pan de la complexité sociétale en prenant un objet simple (la moyenne) pour en tirer mécaniquement une conclusion simpliste, la retraite à 67 ans pour tout le monde. Et cela en évacuant la question des conditions de vie des populations les plus modestes.


1 Le Soir du 29 et 30 avril 2017, carte blanche de Daniel Bacquelaine, « La gauche tourne le dos à la valeur travail »

2 RTBF, émission A votre avis du 2 avril 2017.

5 soyonsclasses.com/…/limprobable-neutralite-des-sciences-economiques

6 « Les inégalités sociales de santé en Belgique », Herman Van Oyen, Patrick Debo,sere Vincent Lorant, Rana Chaarafeddine, Académia Press, 2010, consultable sur le site du service de Politique Scientifique Fédérale http://www.belspo.be/belspo/ta/publ/academia-inegalites.soc.sante.U1579.pdf .

7 Ibid, p.8

8 Ibid, p. 23

9 Ibid, pp. 27 et suivantes

10 Observatoire belge des inégalités http://inegalites.be/Les-inegalites-d-esperance-de-vie ,Fédération des maisons médicales et des collectifs de santé francophones (Belgique) http://www.maisonmedicale.org/Problematique-des-inegalites-socio.html , ETUI (Institut Syndical Européen) http://www.etui.org/fr/Themes/Sante-et-securite/Actualites/France-l-esperance-de-vie-varie-considerablement-selon-la-classe-sociale , service public de la sécurité sociale (France) http://www.securite-sociale.fr/IMG/pdf/indicateur6-pqemaladie.pdf

11 Espérance de vie, période 2003-2007. Femmes : W-St-P 85,80 M-St-J 80,10. Hommes : W-St-P 80,50 M-St-J 75,10. Ces chiffres, sont mis en ligne par l’IBSA (Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse) sur www.monitoringdesquartiers.irisnet.be

12 La répartition sociospatiale de la population bruxelloise sera abordée dans des articles ultérieurs.