Quand les mots permettent de ne pas penser

Michel parlement

On sait que le monde politique fait un usage abondant de qualificatifs visant à discréditer leurs adversaires ( 1 ).

Certains termes sont particulièrement à la mode tels que conservateurs, passéistes, résistants au changement, populistes, etc…

Termes à significations variables, selon qui les prononce, selon le destinataire, et selon l’objectif poursuivi. Ainsi, pour les partis de droite et les représentants du patronat, la méthode consiste à traiter les partis progressistes de conservateurs lorsqu’ils s’opposent aux mesures de régression sociale, les syndicats se voient taxés de résistants au changement lorsqu’ils défendent les conquêtes sociales faites au prix de luttes parfois dramatiques, les défenseurs de l’État social se voient relégués parmi les passéistes.

Le terme le plus en vogue, populiste, semble représenter l’arme fatale à pointer sur l’adversaire, particulièrement lorsqu’on n’a pas d’arguments à lui opposer.

Ainsi, Charles Michel, lors de la séance de la Chambre du 11 octobre, lançait à Raoul Hedebouw, député PTB (Parti du Travail de Belgique), qui venait, comme ses collègues de l’opposition, de souligner les inexactitudes dans les chiffres présentés dans la déclaration du gouvernement et les conséquences néfastes des mesures gouvernementales sur les catégories les plus modestes de la population :

« Quand on veut utiliser des arguments, il faut le faire avec un minimum d’intégrité. Ce n’est pas le propre d’un parti populiste, d’un parti simpliste qui utilise la propagande. Vous avez dit  »on ne vit pas dans le même monde », c’est vrai. Vous avez parfaitement, parfaitement raison. Nous ne vivons pas dans votre monde communiste (en appuyant sur les mots), rétrograde, qui amène probablement à ce que les bureaux d’étude du PTB sont les mêmes que ceux du Venezuela (sic). C’est vrai, dans votre monde à vous, il n’y a pas d’emploi précaire, (en élevant la voix) il n’y a pas d’emploi du tout, l’histoire l’a montré ! » (2)

Geste symbolique, Charles Michel termine son intervention en écartant rageusement son micro, comme il le fait depuis trois ans à l’égard de toute critique. Colère réelle ou calculée, nous n’en savons rien.

Invité dans Jeudi en Prime (RTBF, le 12/10/2017), Charles Michel réitère sa diatribe offrant un festival de qualificatifs censés discréditer le PTB et utilisant tous les procédés éculés de disqualification de la gauche. On eut droit à populiste, simpliste, démagogique, anti-européen,… et à la confusion dans une même catégorie de l’extrême gauche et de l’extrême droite. Tous cela sans aucun argument, comme à la Chambre. Les mots prenant la place de la pensée (du discours argumenté).

Par contre, le premier ministre soutint inconditionnellement le secrétaire d’État à l’asile et aux migrations, Theo Francken. Mais nous reviendrons sur ce point.

Du prêt à mâcher idéologique plutôt qu’une réponse argumentée

Retour à la séance du Parlement du 11 octobre.

Sans doute, particulièrement énervé par cette séance parlementaire destinée à justifier l’action gouvernementale, où il ne pouvait proposer que des statistiques hasardeuses, voire erronées sur la situation de l’emploi et se trouvant à court d’arguments pour répondre à l’opposition qui, unanime, soulignait les contre-vérités émaillant son discours, le premier ministre opta pour l’invective idéologique.

Il fallait disqualifier l’adversaire et pas n’importe lequel. Son agressivité se porta sur le parti positionné le plus clairement à gauche.

Le qualificatif de populiste et la référence (improbable, incongrue) au Venezuela, étaient censés opérer la neutralisation de l’opposition. Peut-être pensait-il donner l’estocade par le terme communiste ?

Rien d’étonnant. Comme nous le soulignions en début d’article, ces qualifications font partie des ficelles de la rhétorique politique lorsqu’on n’est pas en mesure de délivrer un discours fondé sur l’analyse, de penser sa réponse. On lance alors le terme populiste faisant partie de ces contournements de la pensée. « Le PTB est un parti populiste ». Tout est dit, plus besoin de répondre sur le fond.

La dangereuse alliance de l’ultralibéralisme avec le nationalisme de droite

L’exaspération et le mépris manifestés par le premier ministre pour la gauche contraste particulièrement avec la complaisance affichée, voir même l’adhésion, pour les propos et les actes de son secrétaire d’État Theo Francken qui se positionne aux frontières de l’extrême droite.

Invité de Jeudi en Prime (RTBF, 12/10/2017), sur un ton calme, Charles Michel justifie tranquillement le renvoi de migrants vers le Soudan, où, pourtant, ils risquent d’être torturés ou exécutés. Les organisations de défense des droits de l’homme sont très claires à ce propos  (3) (4). Quant au très contesté secrétaire d’État, il lui offre son soutien inconditionnel. L’explication bureaucratique de Charles Michel est assez glaçante. La fin justifiant les moyens, il s’agit avant tout d’éviter« un Calais bis à Bruxelles ». Expliquant, plus que justifiant sa position, Michel ergote sur les critères administratifs qui permettent ou pas aux migrants soudanais de rester en Belgique. Renvoyer les réfugiés à la mort et à la torture sous prétexte de « protéger » la population d’un « déferlement » de réfugiés n’a, selon lui, rien de populiste.

S’appuyer sur n’importe quel allié pour lutter contre les classes populaires

Il n’est pas inintéressant d’analyser au départ de la question des classes sociales l’offensive idéologique de Charles Michel et de ses alliés politiques. Les nouvelles mesures gouvernementales défendues devant le parlement constituent de nouvelles attaques, dans la droite ligne de ce qui s’est fait depuis 2014, contre ceux qui pour vivre dépendent d’un salaire ou d’une allocation. Plus de flexibilité pour les travailleurs, moins de droits, toujours plus d’efforts sous le prétexte de la création d’emplois quelle qu’en soit la qualité. Du côté patronal, pas d’obligation, quasi aucune contribution à l’effort commun. Ainsi pourrait-on résumer le programme défendu par le gouvernement ( cf. Un gouvernement très marqué idéologiquement).

A l’issue des élections de 2014, le choix étant fait de constituer ce qu’on pourrait appeler le gouvernement du patronat, les libéraux (MR, open VLD, CD§V) devaient se trouver un allié pour former une majorité. Ce fut fait avec la participation de la NVA qui défend non seulement un programme ultralibéral, mais se fonde sur une approche nationaliste frisant souvent le racisme. La frontière entre la NVA et le parti d’extrême droite Vlaams Belang est en effet parfois très floue.

Ainsi, Charles Michel choisit son camp pour défendre les intérêts de la classe sociale dont il porte le projet en s’alliant sans réticence à un parti aux idées très droitières et en appuyant les actions controversée d’un secrétaire d’État déjà pointé par les médias pour ses sympathies envers l’extrême droite (5). Mais l’occasion était trop bonne pour mettre en place le projet patronal de destruction de ce qui fit l’État social. Là aussi, la fin justifie les moyens.

Dans ce contexte, le silence est assourdissant du côté libéral face à cette grave entorse aux droits de l’homme. Une exception cependant, celle de l’intervention, le 20 septembre sur les antennes de la RTBF à Débat-Première, d’Hervé Hasquin, ancien ministre libéral et ancien recteur de l’ULB. Bien que refusant de condamner en bloc la personnalité de Francken, il fut néanmoins le seul libéral à critiquer ouvertement l’organisation du rapatriement forcé des migrants soudanais, n’hésitant pas à comparer ces pratiques à celles des années sombres de l’occupation (6). Quel contraste avec le cynisme du premier ministre !

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1 Voir notamment le récent article de Frédéric Lordon dans le Monde Diplomatique (octobre 2017) « Les complot des anticomplotistes ».

2 La vidéo de cette intervention a été mise en ligne sur le compte Facebook officiel de Charles Michel https://www.facebook.com/charlesmichel.officiel . Calcul politique ou inconscience par rapport à la « qualité » de son intervention ?

 

3 Dans son rapport 2016 – 2017, Amnesty International est accablant pour le régime soudanais : « Cette année encore, la situation sécuritaire et humanitaire est demeurée préoccupante au Darfour et dans les États du Nil bleu et du Kordofan du Sud, où les violations du droit international humanitaire et relatif aux droits humains étaient répandues ».(rapport p. 416) « Les autorités refusaient toujours d’exécuter cinq mandats d’arrêt décernés par la CPI contre des ressortissants soudanais, dont deux contre le président Omar el Béchir pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre présumés au Darfour ». (rapport p.417) https://www.amnesty.org/fr/countries/africa/sudan/report-sudan/

 

4 La Ligue des Droits de l’Homme qui avait vivement protesté contre les pratiques de Théo Francken à l’encontre des migrants soudanais, avait introduit une requête auprès du tribunal de première instance de Liège qui s’est soldée par un succès. « La LDH a introduit ce matin une requête unilatérale auprès du Président du Tribunal de Première Instance de Liège visant à interdire préventivement des rapatriements illégaux à destination du Soudan, où les violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire sont établies et dénoncées. Le tribunal donne raison à la LDH : il interdit l’expulsion des Soudanais détenus au centre fermé de Vottem ainsi que leur identification par la mission d’identification soudanaise. En organisant le rapatriement de ces ressortissants Soudanais, le Secrétaire d’Etat à l’asile et aux migrations a bien commis un acte illégal. Une action d’autant plus grave qu’elle est couverte par le gouvernement ». http://www.liguedh.be/espace-presse/138-communiques-de-presse-2017/2908-le-rapatriement-des-soudanais-est-un-acte-illegal

 

5 Parmi les nombreux dérapages de Theo Francken, on citera sa participation, en 2014, à l’anniversaire de Bob Maes, tristement connu comme sympathisant nazi et qui fut, dans les années ’40, membre de la jeunesse national-socialiste de Flandre, puis du VNV.

 

6 Les propos d’Hervé Hasquin furent sans équivoque : « Rapatrier des réfugiés dans une dictature qui est tout de même sanglante, dont le chef d’Etat est tout de même condamné par la (communauté) internationale, est inquiétant. Et j’avouerai que ça me fait penser à ce qui s’est passé pendant la guerre. C’est le régime de Vichy, de Pétain et de Laval qui se débarrassent des Juifs allemands qui avaient fui le régime nazi et qui les rendent à Hitler en 1941, 42. Et l’on sait ce qu’il est advenu. J’ose espérer – rien n’est encore conclu- que une prudence extrême, une vigilance de tout instant sera présente au moment où, je vais dire, ces rencontres se dérouleront. Il faut tout de même se souvenir ce qu’il peut arriver à un certain nombre d’êtres humains lorsqu’ils sont renvoyés dans des régimes honnis et méprisables ».