Les gilets jaunes en proie au mépris de classe

gilets jaunes

L’élitisme, corollaire du mépris de classe

Dans un entretien accordé récemment à la RTBF 1, le dessinateur et scénariste Bernard Yslaire, connu pour sa série BD SAMBRE, tenait des propos que l’on peut qualifier de méprisants à l’encontre des gilets jaunes. Ainsi, selon lui, une certaine « forme d’égalitarisme » s’avèrerait dangereuse, celle qui permettrait à ces gens ordinaires de s’exprimer sur les réseaux sociaux au même titre que les « experts ». Comparant la situation actuelle à celle de 1789, il dit craindre cette «multiplicité de gens qui s’expriment, de couches populaires notamment 2, d’enragés et surtout de fake news.« 

« On a l’impression de retrouver le club des Jacobins, version internet ; ou le club des ‘enragés’ qui était encore plus virulent à l’époque, les Marat qui prêchaient la révolution dans la rue, la démocratie directe. Ce qui est quand même inquiétant on va dire, parce que ça peut amener énormément de désordre ».

Les propos de M. Yslaire sont révélateurs d’une représentation éminemment élitiste de la société où les gens du peuple constituent une menace pour l’ordre établi, celui qui garantit sécurité et confort à la classe dominante.

Notons en passant une erreur assez piquante pour quelqu’un regrettant la confusion entre experts et « n’importe qui« , lorsqu’il dit à propos de 1848 « C’est le moment où Marx va publier le Capital, je crois que c’est en février 1848, il va en vendre 500 exemplaires ». Or le Capital a été publié beaucoup plus tard, en 1867. En 1848, c’est le Manifeste du Parti Communiste qui a été diffusé, ouvrage qui ne saurait être confondu avec l’œuvre emblématique de Marx. Espérons qu’il s’agisse d’un simple lapsus, M. Yslaire prenant pour toile de fond de ses récits les révolutions françaises.

Corollaire de cet élitisme, un mépris de classe qui dénie à ces gens qui se mobilisent la capacité d’analyser leur propre situation  :

« Je pense surtout que les gens qui souffrent ne se rendent parfois pas compte que la démocratie est tellement fragile et que s’ils l’imaginaient un peu plus humaine, ils freineraient peut-être. Ils imaginent tout le temps lutter contre le pouvoir, le système, et personne ne sait qui c’est, à part que c’est eux« .

A l’entendre, les manifestants en gilets jaunes ne savent pas bien pourquoi ils manifestent. Le peuple manquerait-il d’intelligence ? Les personnes qui se rassemblent aux ronds points ne seraient-ils pas à même de porter un regard pertinent sur leur situation concrète ?

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Ce qu’expriment les gilets jaunes dans les médias

Revenons précisément aux témoignages et revendications exprimés par les manifestants devant les caméras de télévision.

Les nombreux reportages effectués sur les lieux de manifestation et quelques témoignages plus complets recueillis dans des sujet plus longs brossent un tableau de revendication dépassant très largement la question du prix du carburant.

Quelques exemples :

En France

– Revendication de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune), supprimé par Macron (FR3, 24/11/2018)

– Volonté de manifester aux Champs Élysées « près des lieux de pouvoir » (France2, 24/11/2018)

– L’angoisse résultant de l’insécurité sociale. Un couple de retraités : « J’ai peur pour l’année prochaine. Tout va encore tomber dessus. Notre pouvoir d’achat, il est mort ». (France2, 24/11/2018).

– Les salaires ne permettant pas de vivre décemment. Témoignage d’une caissière dont le salaire, de 1.230 €, dépasse à peine le seuil de pauvreté (France2, 09/12/2018).

– La surdité du pouvoir politique aux problèmes mis en avant par les manifestants. La réaction sceptique des gilets jaunes de Dunkerque aux propositions de Macron : « Ça fait trois semaines qu’on attend. On attend des choses concrètes. Et y a rien. Y a rien. C’est quoi, c’est des miettes». (RTBF, 11/12/2018).

En Belgique

– L’insécurité sociale. « Moi, je travaille à temps plein. Mon mari est indépendant. Nous avons deux enfants, mais je prie à la fin du mois pour que mes enfants ne tombent pas malades ». (RTL, 24/11/2018).

– Les salaires « plancher ». Le présentateur du JT nous rappelle qu’en Belgique le salaire minimum est de 1.500€ brut par mois. Ensuite, il introduit le reportage avec la question : « savoir comment on pouvait vivre avec une telle somme ? ». La personne interviewée, effectuant des ménages pour une société de titres services, nous confie mener une « vie sans fioriture ». Tout est calculé et,« quand il y a des imprévus, c’est la catastrophe ». Elle perçoit 11,04€ brut de l’heure ce qui lui permet d’assumer l’essentiel, mais pas plus. « Tout est toujours une question de choix. On doit regarder ». La conclusion du journaliste : « Être payé au salaire minimum, c’est aussi souvent un maximum de soucis pour l’avenir ». (Reportage RTBF diffusé le 11/12/2018)

– L’exploitation intensive des salariés. Deux caissières payées au salaire minimum. Toutes deux gilets jaunes. L’une d’elle qui travaille à mi-temps dans le hard discount : « Deux ans d’ancienneté, deux ans de privations ». Sa collègue qui, elle aussi, est forcée d’accepter un temps partiel alors qu’elle voudrait travailler à temps plein, explique la logique patronale. Engager à mi-temps permet d’optimiser au maximum le travail des caissières. Pas de temps morts. Au besoin, on recourt aux heures supplémentaires. (reportage RTBF diffusé le 13/12/2018).

– En Belgique, pas de réaction du gouvernement avant sa chute le 18 décembre, si ce n’est l’affirmation obstinée et répétitive que le pouvoir d’achat s’est amélioré, alors que les chiffres prouvent le contraire 3.

 L’observation attentive des reportages diffusés par trois chaines publiques de télévision (RTBF, France2, France3), montre que, si des tentatives ont bien eu lieu, l’extrême droite et les courants complotistes, elles sont restées minoritaires dans le mouvement. A l’opposé, la masse des témoignages et des revendications exprimées concerne, non pas des thématiques xénophobes ou poujadistes, mais se sont cristallisées sur les questions sociales abordées traditionnellement par les mouvements de gauche 4 . Ainsi, c’est la revendication d’une société plus solidaire qui s’exprime. Salaires et allocations sociales trop peu élevés, pensions trop basses, loyers trop élevés, coût des soins de santé, absence de justice fiscale, notamment par l’absence d’impôt sur la fortune, conditions de travail épuisantes, impossibilité de boucler les fins de mois.

En résumé, c’est des difficultés réelles et quotidiennes des « couches populaires » qu’il s’agit. Et, n’en déplaise à M. Yslaire, ces manifestants se révèlent très lucides sur leur situation sociale.

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De la difficulté de « boucler ses fins de mois », à la conscience sociale

De leurs témoignages et revendications à l’analyse politique, il n’y a qu’un pas.

Une clé de compréhension : l’exploitation économique des classes populaires

Ces questions de pouvoir d’achat renvoient aux salaires trop bas concédés par les employeurs, aux cotisations sociales qui ne cessent de décroître dans le chef des employeurs, à un impôt très inégalement réparti dans la population à la défaveur des plus modestes. Dans le même temps, ces derniers ne peuvent que constater l’étalement des richesses, la vie opulente des plus privilégiés, exposée sans retenue dans les beaux quartiers, en l’occurrence aux Champs Élysées. Perception que confirment les études chiffrées sur l’évolution des revenus 5.

Les gilets jaunes, c’est l’occasion de franchir un pas supplémentaire dans la réflexion. L’enrichissement des grands actionnaires constaté depuis quelques décennies et l’appauvrissement de la classe des travailleurs durant la même période ne constituent pas une simple coïncidence, mais provient d’une dynamique propre aux sociétés subissant les politiques néolibérales. L’enrichissement d’une minorité provient de la traque mesquine à la moindre source de profit, comme le montre, par exemple, les caissières contraintes à des emplois à mis-temps, alors que les grands groupes de la distribution engrangent des bénéfices considérables. Dans ce duo salariés/employeurs, ajoutons les fournisseurs des grandes surfaces qui pour certains, comme les agriculteurs, subissent une pression implacable de la part des grandes enseignes pour qu’ils baissent leurs prix, parfois à la limite de la survie économique. La « crise du lait » en Belgique et en France en est une parfaite illustration.

Ce qu’expriment les gilets jaunes relève donc d’un mécanisme fondamental dans la société : l’exploitation des uns, majorité de la population, par les autres, largement minoritaires.

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Les démocraties libérales, démocratie à tous les étages ?

Quant à la question de la démocratie, l’opinion exprimée par M. Yslaire échoue à nous offrir une analyse éclairée sur le fonctionnement du pouvoir dans nos sociétés libérales.

L’auteur parle de l’imagination dont devraient faire preuve les« gens qui souffrent ». Mais son imagination à lui le porte déjà bien loin des réalités sociales : la représentation imaginaire d’une société où une portion de pouvoir serait très simplement détenue par chaque citoyen. Cette démocratie simplifiée, voire simpliste, et abstraite qu’il défend n’existe pas pour la simple raison que la société réelle ne fonctionne pas ainsi. C’est d’ailleurs pour cela que des luttent sociales fondamentales se font contre le pouvoir, le système qui correspond ici à ce qu’on désigne par establishment.

La liste est longue des combats qu’ont dû mener les classes populaires pour obtenir le droit de vote, le droit d’être représenté syndicalement, le droit de ne plus envoyer ses enfants à l’usine ou au fond de la mine, le droit à une sécurité sociale. Combats qui se firent trop souvent au prix de la vie de certains d’entre-eux.

Or, la petite phrase de M. Yslaire « Ils imaginent tout le temps lutter contre le pouvoir, le système, et personne ne sait qui c’est, à part que c’est eux » montre qu’il ne veut pas comprendre que le pouvoir économique a partie liée avec le pouvoir politique.

La société, est bel et bien hiérarchisée, mais pas dans la qualité des personnes ou dans leur capacité à comprendre leur situation. La hiérarchie est surtout une hiérarchie de pouvoir où la domination économique des grands actionnaires trouve son complément dans le pouvoir politique. Celui-ci, absolument pas distribué de manière égale dans toute la population, se voit concentré en bonne partie dans les mains de la classe sociale dirigeante. Par exemple, une étude du CRISP (Centre de Recherche et d’Information Socio-Politique) 6 met en évidence la sous-représentation des classes populaires dans les parlements belges.

Le pouvoir économique utilise également des canaux plus informels pour asseoir sa domination, les cénacles fermés où les grosses fortunes fréquentent le personnel politique, les intellectuels, certains artistes en vue. Occasion d’échanger ses points de vue et surtout de consolider la solidarité et la communauté d’opinion entre membres de la « bonne société ». Phénomène minutieusement analysé par les sociologues Michel Pinçon et Monique Charlot dans Sociologie de la Bourgeoisie7. Parmi ces lieux de pouvoir, citons pour la Belgique, le Cercle de Lorraine et le Cercle Gaulois ; pour la France, le Jockey Club, le Lagardère Paris Racing. En Belgique, dans le même esprit, Geoffrey Geuens de l’université de Liège, consacre ses travaux aux réseaux formés par l’aristocratie et la haute bourgeoisie 8.

Le liant de la société, l’idéologie dominante, fait le reste tendant à faire accepter la hiérarchisation sociale comme « naturelle ». Les grands médias, concentrés dans les mains de quelques groupes 9 n’y sont d’ailleurs pas pour rien en favorisant la diffusion d’un discours aseptisé et peu critique.

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Pour conclure

Face à cette la classe dominante très cohérente, à sa conscience de classe comme le formule les Pinçon-Charlot, le peuple n’est heureusement pas sans ressources. A mille lieues des visions complotistes ou anti-système, nous savons que la société est complexe et contradictoire, qu’elle ne constitue pas un bloc monolithique et qu’elle présente des brèches dans ses mécanismes de domination. Certaines critiques, académiques ou populaires 10, à l’égard des systèmes libéraux se fraient un passage dans l’espace public proposant parfois des analyses nourries par Bourdieu ou Marx ; certains médias se trouvent être moins imprégnés d’idéologie néolibérale 11 ; l’enseignement est parfois source d’idées authentiquement démocratiques. Bref, toute expression critique n’est pas rigoureusement cadenassée.

Cette crainte à l’égard des « gens des couches populaires » qui s’expriment peut être analysée comme la crainte du peuple par une classe jalouse de ses prérogatives et de son confort. Bernard Yslaire n’est pas le seul à s’engoncer dans ce registre conservateur. Jean Quatremer, pour ne citer que lui, journaliste dont les opinions formulées à l’emporte-pièce ne sont pas précisément réputées pour leur finesse, offre un autre exemple de ce mépris social. Après avoir fustigé la population de la commune bruxelloise de Molenbeek, il s’en prend lui aussi aux gilets jaunes12. Cette classe « plébéienne » représente dans l’imaginaire des nantis une classe dangereuse et ignorante, comme le soulignait déjà l’historien Louis Chevalier dans son ouvrage resté célèbre « Classes laborieuses et classes dangereuses » 13.

Mais c’est précisément ces classes populaires décriées qui, en pointant par leur expérience de vie les mécanismes de l’exploitation, représentent l’espoir d’un changement vers une démocratie authentique. Pas la démocratie de quelques uns, mais celle de toute la population.

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Notes

1 « Bernard Yslaire: avec les gilets jaunes, on a l’impression de retrouver le club des Jacobins », La Première, 13/12/2018. https://www.rtbf.be/info/societe/detail_dessinateur-bernard-yslaire-avec-les-gilets-jaunes-on-a-l-impression-de-retrouver-le-club-des-jacobins?id=10097127

2 NDLR : c’est nous qui soulignons, ainsi que dans les autres citations

3 Voir notamment l’étude du service d’étude de la FGTB qui chiffre à 2,3% la diminution du pouvoir d’achat http://www.fgtb.be/-/la-coupe-est-pleine

4 Il faut par exemple, retenir la présence de Gilets jaunes à Bruxelles, le 16 décembre, auprès des manifestants proclamant leur rejet du racisme et leur soutien aux migrants.

5 Voir notamment, l’étude d’Oxfam par rapport à la situation française : « CAC 40 : des profits sans partage ».

6 « Le profil des parlementaires francophones en 2015 », Martine Paret, Elise Rousseau, Paul Wynants, Bruxelles, 2016, Courrier Hebdomadaire du Crisp n°2303.

7 « Sociologie de la bourgeoisie », Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Collection Repères n°294, La Découverte, Paris 2000, réédité en 2007.

8 « Tous pouvoirs confondus, État, capital et médias à l’ère de la mondialisation », Geoffrey Geuens, EPO, Anvers, 2003.

9 Cf. tableau élaboré par Le Monde Diplomatique : « Médias français, qui possède quoi ? » https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA

10 Deux exemples: Les économistes atterrés http://www.atterres.org/ , les panneaux brandis dans les manifestations syndicales.

11 Par exemple, on perçoit des angles différents dans un même sujet traité par France2 ou FR3

12 Le journaliste juge que l’on est « dans le règne de l’émeute » et d’ajouter « Je dirais que les gilets jaunes, c’est l’expression achevée de l’individualisme consumériste ». Preuve s’il en est qu’il n’a pas pris la peine d’analyser les témoignages et les revendications exprimées qui concerne la survie et non pas le consommer toujours plus (le consumérisme). A moins que sa position social confortable ne l’empêche d’en comprendre la portée. https://www.letelegramme.fr/france/gilets-jaunes-jean-quatremer-on-est-dans-le-regne-de-l-emeute-06-12-2018-12154318.php

13 « Classes laborieuses et classes dangereuses », Louis Chevalier, Plon, Paris, 1958. Réédité chez Perrin, collection Tempus, 2007.