Bruxelles au plus offrant II ~ « Améliorer » les quartiers populaires

Dans un article précédent, nous soulignions les mécanismes économiques présidant à la gentrification des quartiers populaires de Bruxelles.

Nous indiquions aussi que cette dimension économique n’était pas la seule à l’œuvre et que le phénomène se développait aussi sur le plan sociologique, notamment sur celui des dynamiques de domination sociale.

C’est cet aspect que nous développons ici.

1. Un débat par articles interposés

Deux articles parus à quelques semaines d’intervalle, en août 2019 constituent une entrée en matière intéressante. Ceux-ci abordent la question spécifique des aménagements « verts » touchant des quartiers jusqu’ici populaires et représentent deux types de positionnement face aux changements qui s’opèrent actuellement dans les grandes villes.

Le premier, intitulé « Haro sur l’éco-embourgoisement » est mis en ligne le 05/08/2019 sur le site de La Presse, quotidien en ligne québecois . Le journaliste Mathieu Perrault y développe une critique de ces projets d’aménagement des quartiers populaires axés sur une certaine vision écologique de la ville avec jardins urbains, pistes cyclables, etc, mais qui ne prévoient aucune mesure de préservation du logement abordable. Il considère que, souvent, le résultat en est l’évincement des plus précaires au bénéfice de familles plus fortunées.

Sans être contre le verdissement des quartiers, l’auteur souligne que les besoins « verts » des populations modestes diffèrent de ceux des populations plus aisées. Et dans ce type d’aménagement, ce sont les second qui imposent leur style de vie. Par ailleurs, il considère que ces politiques de verdissement des quartiers, soutenues par des fonds publics, servent d’ « outil de mobilisation du capital privé immobilier ».

Le deuxième article, paru le 20 août dans la rubrique débats du site de La Presse, sous le titre « Embourgeoisement : Les vrais responsables ne sont pas les arbres » est une réponse à cet article rédigée par Alexandra Nadeau, agente de projet en participation citoyenne et verdissement.

Se défendant de plaider en faveur de l’embourgeoisement, l’auteure dit vouloir « rectifier le tir ». Elle insiste sur la complexité du phénomène d’embourgeoisement « qui ne peut être réduit ni à une seule cause ni à une seule conséquence », reconnaissant dans la foulée que la « mobilisation contre l’embourgeoisement est nécessaire ».

Mais elle considère aussi que viser tout projet d’embellissement comme facteur de gentrification est fallacieux. Pour elle, le vrai problème est le lien entre ces aménagements et l’investissement privé.

Aménager de nouveaux parcs et jardins dans l’espace public aurait dans plusieurs cas, selon l’auteure, pour résultat de diminuer la ségrégation spatiale. L’agriculture urbaine profiterait « à des personnes en situation de marginalité » en leur offrant une opportunité d’accès à une nourriture saine et en « leur permettant de participer à un projet significatif ».

Elle considère l’article de Mathieu Perrault « malhabile » et élitiste, dans la mesure où il fait une différence entre les aspirations des classes populaires et celles des classes plus aisées. Attaquer l’aspect verdurisation, agriculture urbaine, jardins éphémères, etc, des projets serait se tromper de cible et détournerait l’attention de la menace que représentent les « puissants investisseurs qui imposent leurs développements immobiliers ».

Comment trancher ce débat ?

A l’analyse, nous percevons que les vrais termes du débat ne se situent pas dans une opposition entre l’amélioration du quartier dans un souci écologique et le statu quo de celui-ci pour préserver sa population « originelle ». Il s’agit là d’un faux dilemme.

Mathieu Perrault précise d’ailleurs, contrairement à ce que laisse entendre l’article d’Alexandra Nadeau, qu’il ne s’oppose pas en principe aux aménagements « verts ». Ce qu’il cible, c’est la tête de pont vers la gentrification qu’ils constituent et l’imposition des goûts de la classe moyenne aux habitants plus modestes avec leurs conséquences concrètes. Cet angle d’approche semble plus proche des enjeux réels que la position de principe du second article qui, s’il souligne la nécessité de ne pas laisser le pouvoir aux grands groupes immobiliers, considère comme élitiste de distinguer les goûts « populaires » de ceux des classes plus aisées.

Or, nous pensons que ce refus de distinguer goûts populaires et goûts des classes aisées assoit le mécanisme de domination sociale dans les quartiers en gentrification. Nous verrons plus loin pourquoi.

Ajoutons que, dans les faits, cette verdurisation des quartiers populaires se fait, volontairement ou non, le plus souvent au détriment des populations étant donné le manque d’action (dans le sens d’orienter fondamentalement, de tempérer ou de bloquer) sur les investisseurs immobiliers.

2. L’idéologie, élément important de la gentrification des quartiers

Pour sortir de cette opposition stérile entre un urbanisme qui serait écologique et un autre qui serait social, il faut prendre en compte au moins deux éléments ;

1. La transformation de la ville n’est pas le fait de mécanismes séparés les uns des autres. Au contraire, elle englobe différents aspects qui s’intègrent dans la globalité du fonctionnement social. Séparer les questions économiques de celles de l’« amélioration » des quartiers risque en effet de masquer la complexité de la dynamique à l’œuvre dans la gentrification. Il faut garder à l’esprit que celle-ci se développe dans trois dimensions indissociables, à la fois économique, politique et sociologique.

Pour la dimension économique, nous nous reportons à l‘article précédent . Rappelons simplement que la transformation de la ville se fait principalement en défaveur des moins favorisés sous la pression des grands groupes immobiliers, des grandes entreprises de BTP, dans un contexte de marché de l’immobilier féroce. Tendances économiques favorisées, dans notre exemple bruxellois, par les autorités régionales.

2. Pour comprendre les phénomènes sociaux, il faut nécessairement tenir compte du fait que le social est relationnel. Ce qui veut dire que l’analyse de processus comme la gentrification nécessite de focaliser l’attention sur le rapport social qui résulte du changement des quartiers et non pas se lancer dans une évaluation séparée des différents éléments composant le changement. Par exemple, ce n’est pas une hypothétique valeur intrinsèque des commerces bio ou des cafés branchés qu’il faut chercher à établir, mais les rapports sociaux (d’exploitation, de domination) qui se construisent par l’arrivée de ce type d’établissement dans un quartier et dans un contexte déterminé. Comprendre le rapport de force qui se joue entre les différentes classes sociales (et composantes de classes) qui habitent, arrivent ou quittent ces quartiers.

Dans cette perspective, la dimension idéologique qui englobe les transformations concrètes des quartiers en voie de gentrification s’avère particulièrement intéressante à observer. Quel rôle remplit cette idéologie, en apparence positive qui met l’accent sur le respect de la nature, sur le respect de la diversité, dans les rapports sociaux entre les « gentrifieurs » et les habitants de milieux populaires déjà présents dans le quartier ?

3. Le mouvement d’ensemble

On peut en tracer le mouvement d’ensemble comme suit (tout en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un phénomène diversifié et complexe)1.

Les nouveaux arrivants dans les quartiers en voie de gentrification, souvent bien lotis en terme de capitaux économique, social, culturel et symbolique y exercent une influence non négligeable sur le changement du visage des rues2. Les boutiques bio, les cafés branchés, un certain type d’espaces verts y font tout doucement leur apparition au détriment des lieux de sociabilité populaires qui s’y trouvaient (cafés, boutiques « à bon marché », petites plaines de jeu de quartier, terrain de foot, petits marchés aux prix démocratiques, etc…) . Une autre manière de vivre s’y impose progressivement. Petit à petit, le quartier devient plus branché, c’est à dire plus valorisé socialement. Cependant, on observe dans le même mouvement un appauvrissement des ressources locales pour les plus pauvres. Leur tissus social se détricote au gré des départs du quartier, les boutiques accessibles disparaissent au profit d’établissements plus branchés, l’environnement ne correspond plus à leur usage de la ville ni à leurs moyens financiers. Les immeubles prennent de la valeur, les loyers partent à la hausse et les habitants doivent finalement quitter ces quartiers pour d’autres plus périphériques.

Une positions sociale dominante …

Le profil des gentrifieurs correspond grosso modo aux prétendues « classes créatives » de Richard Florida, classes appartenant en majorité aux classes moyennes et moyennes supérieures3. Celles-ci peuvent défendre leurs intérêts spécifiques beaucoup plus efficacement que les classes populaires. Par exemple, lorsqu’un permis d’urbanisme est demandé, les citoyens peuvent émettre des objections dans le cadre de l’enquête publique ou intervenir lors des réunions de concertation. Or, il est assez clair que dans ce contexte, les « classes créatives » pourront défendre plus efficacement leurs intérêts que les classes populaires, la voix des premiers aura socialement plus de poids que celle des second.

… qui permet d’imposer sa propre culture urbaine

On peut véritablement parler d’une culture de la gentrification qui se caractérise par un discours sur la transformations des quartiers en quartiers « verts », la « mixité sociale », la convivialité, la société « inclusive », la mobilité douce. Thématiques reprises massivement dans le discours dominant. Mais sous ce flux de « pensée positive », peuvent se cacher des pratiques toutes autres, inscrites dans les inégalités sociales structurellement liées à notre type de société.

4. Un ensemble idéologique complexe et parfois contradictoire

Par ailleurs, on ne peut pas parler d’une culture de la gentrification. Ici aussi, la réalité est beaucoup plus complexe et comprend, comme dans le reste de la société, des contradictions. Cet élan pour la « nature » se combine parfois avec la promotion d’une modernité de l’efficience, du contrôle, de l’immédiateté prônée par les entrepreneurs. Le forcing des milieux patronaux pour l’installation de la 5G à Bruxelles en fait partie (cf. article précédent). Cette complexité idéologique où les courants d’idées tantôt se renforcent, tantôt s’entrechoquent, s’avère parfois difficile à analyser clairement.

Cette vision de la ville résulte d’une construction sociale de la problématique de la ville et du bien-être, elle correspond à une idéologie de la ville. L’engouement actuel pour les aménagements durables et l’idée du retour de la « nature » dans l’environnement urbain, s’il se base effectivement sur des préoccupations bien réelles (le changement climatique, les dégâts causés par la pollution), il n’en n’est pas moins l’expression d’une perception des choses située socialement. Le pouvoir politique régional bruxellois s’appuie d’ailleurs sur ce courant idéologique fort du naturel, de la nature, de la préservation de la planète (la dimension politique).

5. La dimension politique

Revenant à l’exemple de la Région bruxelloise, on observe que le politique s’inscrit pleinement dans cette volonté de changer le profil sociologique de la ville dans une optique qui intègre cette ambiguïté entre « nature » et business.

L’analyse de la déclaration politique du gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale1 permet de dessiner les idées-forces de sa politique4.

– L’attractivité de la ville se trouve au centre des préoccupations du gouvernement régional. Tendance marquée pour toutes les grandes villes, il s’agit d’attirer les investisseurs, de « gagner des places » dans les ranking internationaux. La politique de la ville est construite sur le paradigme de la dynamique entrepreneuriale : on doit gagner des parts de marché.

– Pour mener à bien son projet de « ville attractive », le gouvernement manifeste un intérêt marqué pour ce qu’il considère comme la classe créative. On y trouve les entrepreneurs, les artistes, les spécialistes des nouvelles technologies, ce qui n’est pas sans rappeler les classes créatives vantées par Richard Florida. En première analyse, on y décèle déjà une vision élitiste de la ville où les classes moyennes supérieures sont considérées comme le moteur du développement urbain et où les classes populaires n’y jouent qu’un rôle passif.

– La smart-city est un thème transversal qui est rapporté aussi bien aux préoccupations environnementales qu’économiques. Ce thème correspond plus directement aux attentes des entreprises et des représentants patronaux. L’enjeu se situe ici sur le plan des rapports d’exploitation : comment ouvrir de nouveaux marchés et comment rentabiliser au maximum l’activité économique au bénéfice des investisseurs, c’est-à-dire du capital. Mais ce thème est relié également aux thèmes environnementaux. Ce qui, rappelons-le, n’est pas sans contradiction.

– L’accord gouvernemental est clairement rédigé sur le mode du consensus social. Il s’agit plus de mener des politiques considérées comme « win-win » que de combattre les inégalités sociales. La ville est vue comme un ensemble où les intérêts des différents « acteurs » peuvent converger. Par exemple en ce qui concerne la question épineuse du logement et de la fixation des loyers, il évite soigneusement de trancher la question, voulant ignorer le rapport de force qui se joue dans la relation locataires – propriétaires, rapport de force en défaveur des premiers.

Le contenu de cet accord montre comment les visées économiques, basées sur une conception libérale (intérêts des entreprises et investisseurs placés en avant, économie de marché peu régulée, consensus social) s’appuie sur une (des) idéologie(s) de la ville.

Conclusion

Pour résumer, parlant du phénomène de gentrification, il importe de ne pas l’isoler dans sa seule dimension économique. Le phénomène comprend à la fois une dimension économique, une dimension sociologique et une dimension politique qui sont indissociables. Les ressorts peuvent en être mieux compris si on analyse les mécanismes de domination sociale et plus largement l’idéologie qui sont à l’œuvre.

En effet, si les grands projets immobiliers et les stratégies des grands groupes qui ciblent la clientèle la plus rentable endossent une indéniable responsabilité dans l’éviction des populations les moins nanties de secteurs entiers de la ville, la diffusion de la culture « gentrifiante » joue également le rôle non négligeable de facilitateur et d’enrobage idéologique.

Comme le défendait Althusser, l’idéologie ne constitue pas le simple reflet de la réalité matérielle de la société mais exerce une action efficace sur ce réel(réf.).

Nous proposons donc dans le prochain article de réexaminer plus en détail la question de l’idéologie et de la domination sociale, de voir quels en sont les ressorts.

Francis Dewez

Notes

  1. En ce qui concerne le contexte socio-économique et les effets concrets de la gentrification, nous nous référons à la bibliographie. Les apports de ces travaux se trouvant disséminés dans l’ensemble de cet article, nous ne nous y référerons pas systématiquement.
  2. Ces notions seront abordées dans le prochain article.
  3. La notion de « classes créatives » a été popularisée par le géographe américain Richard Florida dans son ouvrage « The rise of creative class », New-York, 2002, Basic Books, . Elle désigne une population urbaine diplômée, adepte des nouvelles technologies et ayant une certaine aisance matérielle. Mais ce concept, exprimant une vision élitiste de la société, est contesté par d’autres chercheurs.
  4. Déclaration du gouvernement régional de Bruxelles-Capitale, législature 2019-2024

Bibliographie

  • « Gentrifications », Marie Chabrol, Anaïs Collet, Matthieu Giroud, Lydie Launay, Max Rousseau, Hovig Ter Minassian, éd. Amsterdam, 2016.
  • « Bruxelles, ville mosaïque . Entre espaces, diversités et politiques », édité par Perrine Devleeschouwer, Muriel Sacco et Corrine Toirrekens, éd. de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, 2015 . Plus particulièrement deux chapitres : « Dans les cafés « branchés » de Bruxelles : mixité sociale ou nouvel entre-soi ? », Daniel Zamora et Mathieu Van Criekingen. « Le marché, outil de développement urbain ? », Carla Mascia.
  • Déclaration de politique générale du gouvernement de la région de Bruxelles-Capitale, législature 2019-2024